dimanche 16 février 2014

Au temps des volontaires - 1792 : lettre n°12

Six heures du soir. Jeudi 19 janvier 1792. Poste d'Apach. 

Nous venons d'avoir une scène assez plaisante avec nos Allemands. Il y a en ce moment dans le schtouffe le maître est la maîtresse de la maison et deux grandes filles qui filent. Nous avions bien envie d'avoir du lait pour demain ; mais comment demander du lait ? C'était chose difficile ; je ne suis pas encore assez savants en allemand ; j'ai donc laissé faire les autres. Mais tous les signes qu'ils ont pu imaginer n'ont pas réussi à dépeindre le lait à nos gens, qui ne faisaient que rire de leur singerie. 


Portrait de Mme Durival, dite "mémère", mère adoptive de Joseph-Louis-Gabriel NOEL

Quand mes camarades ont été las de demander du lait et que je les ai vu résignés à n'en point obtenir, j'ai pris ma grammaire, croyant trouver le mot dans mon vocabulaire ; mais point du tout ; à force de chercher, j'ai fini par trouver seulement le mot vache. Alors j'ai été cherché un vase et, figurant un pis de vache au-dessus du vase avec quatre doigts de la main gauche, je les ai traits de mon mieux avec la droite en répétant plusieurs fois le mot vache et en montrant qu'il devait tomber quelque chose dans le vase. 
 
Nos Allemands, qui nous regardaient bien attentivement, se sont mis tout à coup à éclater de rire et nous aussi ; ils avaient compris. Ils ont dit ia, ia, et demain nous aurons du lait. 

Dans 12 heures, je vais chercher la bonne lettre de vous qui doit m'attendre à Sierck. Si les portes n'était pas fermées, j'irais bien encore aujourd'hui avec plaisir à la provision, mais cela est impossible. 

Nous nous coucherons de bonheur parce qu'il faut nous relever plusieurs fois pendant la nuit. Nous avons deux lits pour cinq. Le sort a décidé que je serai dans celui où il y a trois personnes. Nos lits sont formés de paille sur laquelle est étendu un matelas. Par-dessus le drap de lit de plume en guise de couverture. Ce qui n'est pas très ragoûtant, c'est que tous les détachements ont couchés tour à tour dans les mêmes draps. Il y a aussi des poux. Mais ne parlons pas de cela. Je suis soldat et citoyen ; par cette double qualité toute délicatesse mais défendu. Je coucherai donc tout habillé, sauf l'habit; ainsi je serai plus vite prêt quand il faudra se relever pour les patrouilles. 

Je songe que vous faites en ce moment la bonne soirée. Demain, ma sœur vient déjeuner chez mémère. Pour moi je vais, armé de ma grammaire, tâcher de parler un peu allemand avec nos gens de la schtouffe.


Source :  Au temps des volontaires - 1792, lettres d'un volontaire de 1792 (Joseph-Louis-Gabriel NOEL), par Gabriel NOEL, Plon-Nourrit, 1912

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