dimanche 17 novembre 2013

Au temps des volontaires - 1792 : lettre n°6

Une heure du matin, mercredi 18 janvier. Au corps de garde en descendant de faction.

Je vous dis tout doucement bonjour, bonne mémère et ma bonne soeur. Vous dormez sans doute à cette heure-ci et je craindrais de vous éveiller. Je viens d'essayer de dormir sur le matelas de sapin, mais je n'ai pas sommeil et j'aime beaucoup mieux vous écrire. Tous nos hommes dorment et ronflent. Me voilà tranquille. Je n'ai pas vu l'esprit de la tour et je me suis tenu coi dans la guérite parce qu'il pleuvait. Je me suis répété des vers pour me tenir éveillé et j'ai passé là-haut deux heures fort agréables. Rien de l'ennemi, bien entendu. Mais j'entendais du moins le bruit des glaçons de la Moselle qui se brisaient avec fracas les uns contre les autres. La rivière a monté beaucoup. Sans doute le dégel a été général et prompt. Me voilà donc quitte de faction jusqu'à 8 heures. Je suis ici très bien à mon aise sur le dressoir. Il n'y a qu'une chose qui me gêne un peu : nous n'avons pas d'autres mouchettes que nos doigts, et comme je me sers seul de ma chandelle et qu'elle est petite, je suis obligé d'y mettre souvent les doigts. Aussi sont-ils bien noirs et sales. Mais il faut s'accoutumer à tout et le plaisir que j'ai de vous écrire me fait trouver même agréable de moucher la chandelle.

Portrait de Mme Durival, dite "mémère", mère adoptive de Joseph-Louis-Gabriel NOEL

M. Lalande, me dites-vous, reste à Nancy. C'est un acte de patriotisme dont les bons citoyens doivent lui savoir gré. Il le devait à la patrie, car il nous aurait fait plus de mal en partant qu'il ne nous avait fait de bien en acceptant ; en le perdant, on perdait non seulement un bon évêque, mais on perdait la confiance des timides dans la nouvelle constitution du clergé (1).

Je m’aperçois que je n'ai plus guère de papier et j’en veux conserver pour vous écrire dans la journée. Je vais donc m'arrêter et m'occuper avec ma grammaire allemande, car c'est une des munitions que j'ai dans ma giberne. Nous avons dans notre corps de garde des Allemands (2), mais leur prononciation est si différente de ce qui est dans la grammaire, qu'ils n'entendent pas la plupart des mots que je leur prononce ; leur allemand est un vrai jargon qui n'est pas la vraie langue et nous ne pouvons nous expliquer. Quant au français, ils n'en entendent pas un mot. Depuis deux jours mon maître d'allemand, qui est un vieil invalide manchot, est malade. Quoique de garde, j'avais obtenu la permission d'y aller hier au soir, mais il n'a pas pu me donner une leçon.

(1) M. Lalande était l'évêque constitutionnel de Nancy. Il avait succédé à Mgr de La Fare, qui n'avait point juré.
(2) En Lorraine on appelait Allemands les Lorrains de langue allemande comme il en existait précisément dans la région de Sierck.


Source :  Au temps des volontaires - 1792, lettres d'un volontaire de 1792 (Joseph-Louis-Gabriel NOEL), par Gabriel NOEL, Plon-Nourrit, 1912

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