jeudi 7 novembre 2013

Au temps des volontaires - 1792 : lettre n°4

Sierck, le mardi 17 janvier 1792, vers 11 heures du matin.

Votre soldat est tout prêt pour monter la garde. C'est aujourd'hui son tour. C'est un tour qui revient à peu près tous les huit jours. Mais ce service n'est pas le seul que l'on fasse et en comptant le piquet pour un service il n'y a point de jour qu'on ne soit de service. Mais dans le fond le piquet n'est rien du tout, car il n'est pas bien fatigant d’avoir des guêtres aux jambes. Cependant je vois avec peine que nos jeunes gens en général se plaignent d’être accablés et qu'ils tiennent le piquet pour une charge véritable. Manquer de zèle ; il me semble que plus on a de service à faire pour la patrie, plus on doit être content. Soyez bien sûre, mémère, que votre soldat ne se plaindra jamais à ce sujet là ; nous ne sommes pas ici pour avoir toutes nos aises, bien au contraire. Une chose cependant me console ; c'est de penser que si le vrai danger se présentait et qu'il y eût un service vraiment dur, personne, j’en suis sûr, ne se plaindrait.

Portrait de Mme Durival, dite "mémère", mère adoptive de Joseph-Louis-Gabriel NOEL

J'ai travaillé hier assez tard avec le capitaine pour faire un état qui présente d'un seul coup d'œil ce qui a été fourni à chaque homme de la compagnie. Cet état est fort bien disposé ; je suis bien aise de l'avoir vu faire.

C'est avec le père Grimal que je monte aujourd'hui la garde et ce sera à la porte de Trèves. Je suis fort satisfait de tout cela, d'abord parce que j'aurai un excellent homme comme chef de poste, ensuite parce que ce corps de garde-là est plus tranquille que l'autre. J'y porterai toute ma petite boutique pour avoir le plaisir de vous écrire et j'y aurai aussi le livre sur l'école de l'officier afin d'y lire quand je ne pourrai pas écrire. Je vous quitte un instant et je reprendrai ma lettre au corps de garde.

Au corps de garde de la porte de Trèves, à une heure. - Tous les corps de garde ont des visiteurs, à ce qu'il me paraît, ou des fumeurs d'habitude; je viens d’en voir un qui m’a fait beaucoup de plaisir, c'est un vieil invalide accablé par les années et par les fatigues de la guerre. Il a combattu à la bataille de Fontenoy. Il est si âgé qu'à peine il peut parler. Il ne peut plus rendre aucun service à la nation, mais il est juste qu'elle le nourrisse parce qu'il a employé sa vie à la défendre. La nation doit se faire une gloire d'honorer et de bien traiter les vieux guerriers : c'est pourquoi l'établissement des Invalides, si beau qu'il soit, ne l'est pas encore assez. L'état de ce vieil invalide m'a frappé. A peine, le voyant si faible, pouvais-je imaginer qu'il ait pu un jour manier ses armes d'une main vigoureuse. Puis votre soldat s'est comparé à ce vieillard et en réfléchissant il a pensé qu'un jour sans doute on en pourra dire tout autant de lui.

Un caporal du bataillon vient d'être décrété de prise de corps. N'est-il pas honteux que des défenseurs volontaires de la patrie et de la Constitution favorisent l'anarchie, c'est-à-dire la désobéissance aux lois ? Voici à quel propos. Les bois de France ne doivent plus passer à l'étranger. Pendant le détachement de la compagnie qui nous a précédés à Sierck, plusieurs flottes de bois ont tenté malgré cette loi de passer de France à l'étranger. Les gardes les ont empêchées et elles sont demeurées trois semaines arrêtées un peu au-dessous d'ici. Les préposés veillaient jour et nuit pour empêcher qu'elles ne descendissent. Un jour le préposé de garde, pour assurer ce service, se présente à la barrière de la porte de Thionville. Le caporal qui était de service à la porte et qui sans doute était d'intelligence avec les conducteurs des bois arrêta ce préposé sans le moindre prétexte, le maltraita et enfin le fit conduire et garder à vue au corps de garde. Pendant ce temps les flottes descendaient tranquillement la rivière. Voilà un caporal qui n'était pas digne d'être parmi nous ; sa conduite est infâme. Aussi nous ne le regrettons pas ; il mérite d’être puni sévèrement.

Cela va être mon tour d'être en faction de 2 à 4. Je vous quitte. Vous allez dîner. Bon appétit. Pour ma sœur qui mange comme une petite mouche, on ne peut pas lui souhaiter bon appétit.

Source :  Au temps des volontaires - 1792, lettres d'un volontaire de 1792 (Joseph-Louis-Gabriel NOEL), par Gabriel NOEL, Plon-Nourrit, 1912

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